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Cantat, un héros romantique ?! par Nelly Kaprièlian


Cantat, un héros romantique ?!

 

par Nelly Kaprièlian, in : les Inrockuptibles, n°404, 03 septembre 2003 ;

in : la Vache folle, n°27, octobre 2003

 

Pour expliquer la mort de Marie Trintignant, des textes publiés par Les Inrockuptibles en appellent à la passion exacerbée du leader de Noir Désir, sous-entendant que les actes qui lui sont reprochés ne lui appartiennent pas…

 

Ce que la tragédie Cantat-Trintignant aurait dû imposer, c'est, une fois la tristesse exprimée, le silence : par respect pour une morte, pour un homme effondré face aux conséquences réelles de ses actes, pour leurs familles. Difficile néanmoins, pour certains, de s'empêcher de gloser, dans des textes choquants de bien-pensance simplette. Si ceux-ci m'ont atterrée, c'est parce que, croyant soutenir Bertrand Cantat, ils ne font que relativiser son acte. Ce n'est pas lui, c'est la drogue et l'alcool ; ce n'est pas lui, mais la passion ; ce n'est pas lui -- lui qui est bon, responsable et de gauche --, mais le contexte. Comme si cet acte ne lui appartenait pas. Cet acte n'est pas celui de Bertrand Cantat, mais la conséquence de l'absolu de son amour pour Marie Trintignant. Ridicule romantisation de la situation : en France, le romantisme excuse tout, y compris la violence induite par ce désir inconscient d'annuler symboliquement l'autre et sa parole dès qu'elle est source de souffrance -- et qui n'a rien de romantique ni d'amoureux. Ce qui est bel et bien inexcusable depuis quelques semaines dans ces articles, c'est cette esthétisation rétrospective de la mort de Marie Trintignant, tout simplement parce que son amant est le leader d'un groupe de rock, “rebelle” et “rimbaldien”. Obscène, cette façon de faire de Cantat un héros romantique, dont le passage à l'acte serait la preuve exemplaire d'une façon d'aimer extraordinaire, ou encore d'y voir la conséquence d'une situation générale ou universelle.

Encore une fois, cet acte ne lui appartiendrait pas : c'est la faute de la société de consommation, a-t-on appris dans le texte de mon confrère Arnaud Viviant, si les “ histoires d'amour finissent mal, en général ” (Les Inrockuptibles, n°401 : “ Les Histoires d'A. „). Dans le texte du dramaturge Armand Gatti, avec Claude Faber (journaliste) et Hélène Châtelain (cinéaste), son acte est même comparé aux tragédies grecques -- universel, donc du registre de tous (Les Inrockuptibles, n°403 : “ Bertrand Cantat, l'homme digne d'être un frère „). Sauf que les tragédies grecques sont des fictions, de l'art -- pas des faits divers --, écrites par des hommes, en vue de créer une forme, du sens et de la beauté. La tragédie Cantat-Trintignant n'est pas une fiction, ni de l'art, même si ses protagonistes participent du monde du spectacle : cette mort, comme toute mort dans la vie réelle, n'a pas de sens. Et c'est sans doute pourquoi elle fait couler tant d'encre… Mais le plus consternant dans le texte de Gatti, c'est quand il s'agit de rappeler que Cantat est un homme engagé et que “ ceux qui le connaissent (…), qui ont salué sa détermination, son engagement, son talent artistique, son humanisme, sa rigueur intellectuelle, sa liberté de pensée… ne peuvent l'oublier et taire la réelle personnalité de Bertrand „. Mais alors, c'est quoi la réelle personnalité de Bertrand Cantat ?

Pour Gatti, avoir cogné sa compagne à mort semble ne pas en faire partie, n'être qu'un détail futile au vu du reste… Bernard Comment, dans son hommage au chanteur (Les Inrockuptibles, n°404 : “ Je n'oublie pas qui est Bertrand Cantat.. „), certes plus fin, écrit qu'on ne peut réduire un homme à un seul acte et s'empresse de rappeler, comme Gatti, son engagement, et, qui plus est, son amour de la littérature, comme si Cantat allait être jugé non pas pour coups ayant entraîné la mort sans volonté de la donner, mais pour un exposé sur Madame de Sévigné. Alors, qu'est-ce qu'un homme ? C'est, au fond, la vraie et la seule question que nous pose ce drame. Un homme est-il son discours (engagement à gauche), ses actes publics (soutien à Bové, aux sans-papiers, etc.) ou ses actes privés (ici, entre autres, avoir violemment frappé un être humain) ? N'est-il réductible qu'à un contexte (la drogue, la scène de ménage) ? Si Cantat n'est guère réductible à la mort de Marie Trintignant, le serait-il davantage à ses convictions politiques, à son amour de la littérature ou à sa gentillesse avec les petits chats ? Un homme est la somme de ses actes, n'en déplaise aux “frères„ de Bertrand Cantat. Oui, Cantat est à la fois un partisan loyal, engagé, humaniste, et cet homme qui a continué à mentir, disant que Trintignant s'était blessée à mort en tombant sur une table. Oui, Cantat est à la fois un artiste estimé et un homme d'un infantilisme pathétique qui se justifiait en arguant que c'est “ elle qui a commencé „. Reste à la justice à juger le geste d'un homme dans toute sa complexité. Pas un chanteur de gauche qui lit Rimbaud.

 

Nelly Kaprièlian, in : les Inrockuptibles, n°404, 03 septembre 2003

 

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